mercredi 14 septembre 2022

Réflexions d’une enseignante autrement qualifiée

 

La lecture de certains passages de l’article « Éducation - Ce qui devrait être important » (Patrick Lagacé, La Presse, 4 septembre 2022) m’a piquée mais surtout attristée, car il atteste de la perception négative qui prévaut envers les enseignants « non légalement qualifiés (NLQ) » œuvrant au sein du milieu scolaire. Je suis une enseignante NLQ mais je préfère de loin l’appellation « autrement qualifiée» (terme emprunté du témoignage de Julie Stea publié dans La Presse le 23 septembre 2021).

Sans détailler ici ma formation (techniques juridiques et baccalauréat en communication (profil journalisme)) ainsi que les compétences & valeurs acquises au fil de mon cheminement professionnel, je tenais à exprimer (bien humblement) mon point de vue.

Avant tout, je tiens à souligner que mon incursion dans le monde scolaire a été parsemée de rencontres enrichissantes parmi des équipes-écoles compétentes et dynamiques ayant à cœur la réussite ainsi que le bien-être des élèves. Des directions et des collègues qui m’ont fait confiance en m’offrant gentiment le soutien nécessaire afin de mener à bien les mandats qui m’ont été confiés.

Pourquoi?

Il y a plusieurs années, un concours de circonstances m’a ouvert les portes d’un établissement d’enseignement secondaire puis celles d’une école primaire et d’une autre… Près des jeunes, avec eux, je me sens utile, heureuse, perpétuellement en apprentissage et avide de leur offrir des opportunités stimulantes.
Est-ce que j’y arrive à tout coup? Certainement pas mais j’y travaille en maintenant le cap sur la bienveillance et l’importance de tisser des liens avec eux.

J’accepte…

À titre de membre du personnel NLQ, je suis reconnaissante de pouvoir collaborer à l’effort collectif d’une école visant à favoriser la réussite éducative des élèves.
Malgré tout, il convient de nommer certains éléments que nous acceptons afin de prendre part à cette mission :

-        Au fil des années, j’ai accepté de me retrouver devant une ribambelle de classes d’adolescents et d’enfants d’âge primaire heureux de m’accueillir ou parfois d’épater les copains/copines en « testant » la suppléante (et ce, souvent en ne disposant que d’un court préavis - tel un pompier lorsque la cloche de la caserne sonne);

-        J’accepte d’apprendre « en faisant » avec et pour le bien-être des enfants que j’accompagne;

-        J’accepte de faire des erreurs tout en ayant la certitude que la bienveillance sera toujours un maître de confiance;

-        J’accepte de respecter mes limites et de faire preuve d’humilité en déclinant des tâches d’enseignement à temps complet (consciente que je devrais y consacrer un nombre d’heures considérable en dehors de la semaine normale de travail afin de mener à terme et à ma satisfaction ce mandat fort important);

-        J’accepte des contrats au gré des subventions et du financement disponibles;

-        J’accepte d’avoir une situation professionnelle précaire et imprévisible d’une année à l’autre;

-        Je reçois un salaire huit mois ½ par année basé sur les heures travaillées auprès des élèves (incluant une courte plage horaire pour la préparation);

Ainsi, j’accepte qu’une banque d’heures non rémunérées puisse facilement s’accumuler afin de préparer des ateliers intéressants, du matériel, lire, m’informer, renouveler, organiser des rencontres informelles avec des enseignantes/orthopédagogues issues de mon réseau personnel afin de parfaire mes connaissances, etc. – comme le font évidemment, tant de profs dévoués;

-        J’accepte de ne pas recevoir de rémunération pendant le congé des Fêtes, la semaine de relâche et cie;

-        J’accepte d’ajouter plusieurs séances de tutorat à mes soirées de semaine afin de remédier à ce manque à gagner (mais surtout par amour pour la langue française et de l’enseignement).

Je refuse…

Toutefois, j’ai du mal à accepter les propos blessants de gens qui semblent regarder de haut les « enseignants autrement qualifiés » avec des remarques telles qu’« ils prennent n’importe qui… » ou lorsqu’on sert des comparaisons condescendantes en évoquant une analogie entre le travail des enseignants NLQ  dans les écoles et celui du mécanicien qui soignerait des patients à l’hôpital.

Ma réflexion ne vise pas à minimiser la formation liée à la profession d’enseignant.
L’utilisation de méthodes pédagogiques adéquates et efficientes est essentielle mais est-ce que le baccalauréat en éducation est le seul gage d’un enseignement de qualité? Alors que la pénurie de profs est préoccupante, est-ce efficace et proactif de contribuer à entretenir cette grogne agissant tel un brouillard sur une source de solutions?

Combien de journalistes émérites, de politiciens, d’acteurs et d’écrivains ont fait leur marque sans qu’on ne remette en cause leur droit d’exercer leur métier sous prétexte qu’ils n’avaient pas « le diplôme » associé à la discipline exercée? Selon moi, l’expérience pratique « sur le terrain » bonifie le bagage et les atouts du personnel « autrement qualifié ».

Je vous mets au défi de passer devant des salles de classe et d’identifier l’enseignant détenant un diplôme en enseignement ou celui diplômé dans une autre discipline.
Est-ce le certificat obtenu il y a une vingtaine d’années qui distingue les bons profs des autres?

Les formations proposées afin d’obtenir un brevet d’enseignement (pour les détenteurs de baccalauréat) sont longues et les places limitées. C’est parfois assez pour décourager l’enseignant NLQ bien intentionné mais qui après avoir mesuré les implications, décide de ne pas s’engager dans ce programme (j’en suis).
Toutefois, je dis « OUI » à la formation continue (en fait, ce serait souhaitable pour la plupart des professions – régies par un ordre ou non).

Proposition réaliste?

Mon humble proposition afin de pallier la situation qui existe dans les écoles :
- offrir un condensé "pédagogique" des meilleures pratiques ainsi que des ateliers afin de nous outiller pour mieux accompagner les enfants ayant des difficultés d’apprentissage et/ou des troubles de comportements (programme court et pratique);
- continuer de miser sur les partages parmi et entre les communautés d’apprentissage, promouvoir les initiatives florissantes d’écoles qui gagnent à être connues et adaptées à la réalité des différents milieux, etc.
Le tout…
 - juxtaposé à un baccalauréat dans une discipline jugée pertinente (comme on voit dans le descriptif de tant d’emplois) ainsi qu’une expérience de travail dont les compétences acquises sont pertinentes avec un soupçon de bienveillance et un désir d’apprendre assuré.

Est-ce une proposition réaliste?

***

J’ai la chance d’avoir fréquenté des milieux scolaires où l'on m’a traitée avec respect, douceur et générosité. Malgré tout, mon cœur valse entre mon désir de faire une différence (si petite soit-elle) auprès de ces jeunes avec qui j’adore cheminer et un travail où je serai « qualifiée » tout court.
Là, où je n’aurai plus à justifier ma présence / pertinence dans le monde de l’éducation. Parfois, je songe à quitter la salle de classe vers un emploi plus lucratif, stable, prévisible, exempt du « sentiment d’imposteur »…
Une chose est certaine, d’ici là, je continuerai à miser sur l’importance de tisser un lien avec les enfants que j’aurai le privilège d’accompagner. Un regard, un sourire, un encouragement à la fois, car leur bien-être et leur estime personnelle sont les piliers de tous les apprentissages qu’ils feront.

Geneviève D-Leduc

"Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur."

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