Une vague de chaleur plonge le Québec dans la torpeur et la nécessité de s’hydrater, de se garder au frais, de ralentir nos activités, de veiller les uns sur les autres…
Je roule en direction de l’Hôpital de Montréal pour
enfants. J’ai pris soin d’apporter un brumisateur, une bouteille d’eau glacée
et des « ice packs » pour prévenir un malaise sur l’autoroute 20, mon
climatiseur est en panne.
À mon arrivée, l’air est frais et régulé comme il se
doit de l’être en milieu hospitalier. Dans le vestiaire, je salue mes collègues
bénévoles aux tabliers bleu océan. C’est le changement de quart. J’attache les
cordons du mien et je me dirige d’un pas hâtif vers l’ascenseur. J’ai hâte de
retrouver le nourrisson qu'on m'a confié pour lui offrir mes bras et ma
présence.
Bébé est là, bien éveillé et emmailloté. Si petit au
milieu de son grand lit. Ses immenses yeux bruns sont toujours prêts à
accueillir le sourire et les soins de son village aimant. Mon cœur se gonfle
lorsque j’arrive enfin à ses côtés après avoir enfilé une chemise protectrice
bleu ciel. Son regard intelligent, sa jolie frimousse, ses bras et ses
adorables pieds me souhaitent la bienvenue en s’animant. Toute la vie en lui
s’active. Une force tranquille qui lui permet d’exister au-delà de tous les
fils, des machines qui suivent à la trace ses signes vitaux et alimentent son
corps qu’on souhaite voir courir dans un parc, un jour.
Après avoir changé sa couche, je le prends enfin dans
mes bras. Encore plus doucement et avec mille précautions, que je l’ai fait
tant de fois auparavant avec mon garçon. Manœuvres délicates afin d’éviter
d’emmêler ou décoller ses lignes de vie avant de nous installer dans le
fauteuil gris à deux pas du lit. Sur la table de chevet trônent un téléphone,
des documents, un crayon, deux albums pour bébé, un hochet, une Bible et une
photo. Une maman au regard rempli d’espoir et d’amour pose avec son ange lové près
de son cœur. Le décor est identique: le même fauteuil où nous avons trouvé
refuge lui et moi en cet après-midi caniculaire. Bébé fixe l’objectif de la caméra
d’un œil perçant et déterminé comme s’il attestait de sa vivacité pour la
postérité.
Nous prenons un moment afin de lui créer un nid
confortable. Ensuite, je lui lis une histoire dont les images colorées le
captivent. Il les reconnaît, y trouve du réconfort. Sa maman a dû parcourir ces
pages une ribambelle de fois avant moi. Bébé se frotte les oreilles avec ses
mitaines imprimées de minuscules fraises. Elles servent à prévenir les
grafignures qu’il pourrait s’infliger. Puis, il secoue la tête comme s’il
disait « non ». Signe d’inconfort? Dans son corps, son cœur, son
esprit? Je tente de le replacer en position assise car on m’a expliqué qu’elle
facilitait sa respiration parfois difficile. Je fais sautiller doucement ma
jambe pour le bercer tout en lui créant un nuage protecteur au creux de mes
bras. Puis, je recouvre ses genoux et ses cuisses de mes mains à la manière
d’une doudou humaine, enveloppante. Ses paupières glissent vers le sommeil, ses
menottes gantées se déposent sur les miennes… Bébé s’endort.
Je le contemple. Combien de minutes se sont écoulées
pendant que je veillais ainsi sur lui. Je n’ai aucune notion du temps qui file.
L’horloge est hors de mon champ de vision, ma myopie de cinquantenaire ne me
permet pas de lire l’heure affichée sur le cadran du téléphone à ma gauche
tandis que les montres et les bagues doivent rester à la maison et les cadrans
des différents appareils médicaux autour ont pour mission d’afficher des
données plus cruciales que l’heure normale de l’Est. Donc, je tourne le regard
et mes pensées vers la maman sur le cliché. La discrétion est d’or mais au fil
de mes visites, j’ai compris qu’elle est monoparentale et tenue de travailler
malgré l’hospitalisation de son fils. Une réalité déchirante que je peine à
imaginer. L’empathie éclate alors que mon cœur de mère compatit avec la
profonde douleur que cette femme doit porter pendant ses interminables journées
passées loin de son bébé, pour gagner leurs vies.
La respiration sifflante, accélérée et plus bruyante
qu’à l’habitude de bébé me ramène vitement vers lui. Son abdomen se gonfle et
se dégonfle péniblement. Sans hésiter, j’active la sonnette pour alerter le
personnel soignant. Une jeune infirmière entre prestement vêtue de son uniforme
fuchsia. Elle prête une oreille experte après que je l’ai informée de mon
inquiétude en lien avec sa respiration. Calmement, elle m’invite à déposer le
petit, toujours endormi dans le lit. Il se réveille en émettant quelques gémissements
pendant que celle qui a l’âge d’être ma fille alerte la médecin résidente de
garde.
À ce moment, je m’accoude sur les rebords métalliques de
la couchette en tentant de faufiler ma main parmi les fils pour finalement rejoindre
la si petite main droite de bébé. À travers sa mitaine, je sens ses doigts se
refermer sur mon index. Malgré son état de vulnérabilité, je ressens la
vitalité avec laquelle il s’agrippe à moi.
Elles sont entrées. La médecin avec un stéthoscope
autour du coup et l’infirmière accompagnée d’anges dansant à ses lobes. Bébé
les regarde alors que l’équipe évalue, consulte et prépare un plan d’action.
Quant à moi, je ne peux quitter des yeux son visage alors que son corps lutte
pour libérer ses voies respiratoires. Rapidement, le traitement a été préparé
et administré. Sans desserrer les doigts, petit sage a inspiré la bruine, son
alliée pour l’aider à reprendre son souffle.
Pendant un moment, l’infirmière et moi sommes restées
là, face à face, de chaque côté du lit. Elle, les mains occupées à tenir le
masque et la tête de bébé pendant que je dépose mon cœur dans la paume du petit.
Il plonge son regard dans celui de l’infirmière alors qu’elle
lui administre une fine pluie salvatrice et lui parle tendrement avec un
sourire dans la voix. Après quelques secondes de silence, elle me confie que
les gens lui demandent parfois pourquoi elle a choisi la pédiatrie. C’est
difficile, lui disent-ils. Elle leur répond que sa place est ici, là où elle
peut soulager et accompagner les enfants. Sa confiance rayonne et inspire
lorsqu’elle prend bébé dans ses bras pour le réconforter des longues minutes de
ce traitement crucial.
Une fois son état stabilisé, il a pu à nouveau se
lover contre moi. Je lui ai chuchoté mes souhaits d’enfance les plus doux en le
cajolant et lui offrant quelques instants de moi. Il n’y a pas l’ombre d’un
doute – ma place est près de lui, nulle part ailleurs, ici et maintenant.
Installé à la manière d’un bébé Bouddha, il s’est
endormi. À tour de rôle, infirmières et pédiatres se sont relayés pour évaluer
bébé, sincèrement préoccupés par son état vacillant. Des êtres humains sondant
leurs expertises respectives afin d’identifier le meilleur protocole. Faire
abstraction de ses émotions pour permettre un jugement éclairé. Je les admire
et les respecte. C’est ce qui me motive à rester ancrée pour ne pas sombrer
dans l’émotivité.
Nous sommes tous réunis pour veiller au bien-être de
bébé pendant que sa mère n’y est pas (de corps car son cœur, lui, il est près
de lui, toujours). Puis, est venu le temps de le redéposer dans son lit, de le
changer, le border et le couvrir de mots doux avant de le quitter. Lui, si
petit dans son grand lit.
Un sentiment de culpabilité m’envahit alors que
j’avise son infirmière que je quitte l’hôpital pour la journée. Mon quart de
bénévolat est terminé. J’opte pour les escaliers plutôt que l’ascenseur. Mon
cœur se serre et pourtant, j’ai l’impression de l’avoir laissé dans sa paume en
quittant sa chambre, trop vaste et vide. Je tente de tracer une coupure entre
les quatre murs de la cage d’escalier et les huit étages à dévaler. Des marches
que je descends à pas lent pour reprendre le cours de ma vie. Compartimenter.
C’est la clef.
En attendant, je ne peux faire autrement que de songer
à bébé et à sa maman en espérant que la vie ne soit pas trop injuste avec eux…