dimanche 9 août 2026

"Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur."

 

Exercice proposé par Éric-Emmanuel Schmitt dans son cours de maître écriture :

Écrivez une courte nouvelle commençant par :
« Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur.”

 Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur.
S’il n’était pas impératif, voire urgent, de couvrir mes cheveux gris lorsqu’une forêt enneigée commence à se dessiner à la racine de mon cuir chevelu.
Les battements de mon cœur grimpaient l’Himalaya lorsque mon artiste coloriste me donna un coup de fil pour annuler notre rendez-vous en raison d’un dégât d’eau au salon. Je feignis d’abord la désinvolture (après avoir exprimé ma sollicitude pour la fâcheuse infiltration, évidemment).

-          Bon, c’est ça qui est ça. Ma repousse devra attendre un brin. Ce n’est que des cheveux après tout!

 J’admire ces femmes qui embrassent la teinte # blanc polaire-argenté mais pour moi, c’est non. Je me déculpabilise en pensant à ma grand-mère qui a endossé assidûment sa coquetterie mensuelle jusqu’au crépuscule de sa vie. Finalement, j’abdique et demande s’il peut me recommander un spécialiste de la coloration disponible subito-presto-le-jour-même-ça-urge.
Je suis (je crois) un être simple et sans chichis mais on ne badine pas avec mon café, mon vin et mes cheveux - sans gris. Point. Après avoir noté l’adresse de mon sauveur, mon rythme cardiaque repris ses petites vagues entrecoupées d’une montagne abrupte. Ouf! Merci la vie.

Il faisait beau et pas trop chaud. Alors, j’ai pris mon vélo pour me rendre chez mon sauveteur capillaire. Une fois les présentations d’usage et le bouquet de remerciements livrés, je m’installe sur une chaise et me mets à feuilleter un “House & Home”. Je plonge dans la piscine de rêve proposée par un designer de bassins haut de gamme (oui, je suis discrète et modeste mais je rêve d’une piscine infinie avec cascades (pourquoi pas au pluriel!) pour y faire mes longueurs quotidiennes avec un “pool boy” (jeune mais pas trop quand même) qui veillerait à son entretien et…). Ma rêverie est interrompue par la sonnerie de la minuterie. Le temps est venu de passer au lavabo.

Yeux ouverts, yeux fermés, des narines pour deviner un shampoing aux effluves de caramel et de vanille - un mélange odorant s’approchant du popcorn sucré.
Un moussage en profondeur qui fait du bien à la manière d’un chien bien-aimé qu’on voudrait libérer du jet malodorant d’une mouffette. Je me laisse allègrement brasser le coco en continuant de fantasmer mon luxe aquatique.

Une fois l’addition réglée, j’enfourche ma bicyclette turquoise - direction maison. Mes cheveux propres et délicieusement parfumés sèchent librement sous mon casque assorti à mon véhicule à deux roues.
Sur le chemin du retour, je croise plusieurs voitures vintages aux immenses ailerons arrière et une ribambelle de décapotables aux couleurs pastel ornées de pare-chocs chromés.
Une tradition du dimanche bien ancrée chez les collectionneurs de ma région…
Pourtant, on est vendredi aujourd’hui, non?
Oh well. À bas les questions inutiles. Je me recentre sur le bonheur de naviguer mon confortable bolide à pédales qui me donne l’allure d’une quinquagénaire assumée mais dont bien des gens doivent se moquer. Peu importe. J’m’en câlisse!

Arrivée à bon port, la motarde enlève son casque en secouant la tête pour déployer sa crinière aux reflets dorés sous un soleil radieux. Un ralenti sexy avec pour seul spectateur, son chat Billy. Sa prestation digne d’une publicité de shampoing la fait sourire. En entrant dans la maison, le miroir anéantit son moment de gloire éphémère. Ses frisottis ébouriffés n’ont rien d’une pub mais tout de Bozo le clown.

Des pas se font entendre dans la cage d’escalier. Fiston, vêtu de son éternel t-shirt noir, s’est coiffé du look banane rockabilly. Je pouffe de rire. Mon fils et moi partageons le même humour “à la prank” où on orchestre des scénarios absurdes pour tester les réactions du public piégé.
Il me lance un regard sans équivoque. Celui-ci semble éradiquer la possible farce et affirmer que le jeune homme n’a pas envie de blaguer. Le mâle en devenir à l’expression faciale ferme boit son expresso d’un trait, enfile ses chaussures de sécurité et me souhaite un faible “Bonne journée” en passant le cadre de la porte.
Oh well. “Vivre et laisser vivre.” 

Fidèle à ses habitudes, l’assiette de la veille fourmille de miettes (parfois, d’insectes aussi) et la télévision est restée allumée. On y présente un documentaire sur Elvis Presley. Je m’attarde un peu devant l’écran. Son charme et sa voix unique sont indéniables. Je décide de laisser les airs du King accompagner la Reine du foyer pendant que je ramasse les détritus laissés dans le sous-sol de notre cher héritier. Quelques vêtements semés ici et là tracent l’itinéraire emprunté entre la salle de bain, la chambre et le sofa. J’en profite pour faire des flexions sur jambes en ramassant le linge sale (et me déculpabiliser (de probablement) en faire trop pour mon grand garçon de 20 ans).

D’énergiques enjambées pour escalader les marches jusqu’au premier contribuent à tonifier mon corps d’un demi-siècle (pense-t-elle;). Je laisse tomber ma charge sur le plancher de la salle de lavage pour entamer le classement des couleurs: foncé-couleur-blanc. J’étire le bras (autre exercice de musculation bien intégré à ma routine ménagère) pour piger une capsule de détergent à lessive sur l’étagère mais en vain. Rien. Le bol rempli de dosettes aux allures de bonbons aux bleuets a disparu. 

-          Ben voyons donc! Ils les ont tous mangés ou quoi? 

C’est seulement à ce moment que je remarque l’éléphant dans la pièce. Ma laveuse! À sa place se trouve une lourde cuve métallique de style rétro surmontée de deux rouleaux en caoutchouc.

-          Ok. Elle est bonne. 

Mes hommes m’ont prise à mon propre jeu. Elle est où la caméra cachée? Je dois admettre qu’ils ont dû se donner beaucoup de mal (et se tordre le dos) pour la mise en œuvre de cette attrape. Toujours incrédule, je cherche mon cellulaire pour photographier la machine à laver manuelle et l’envoyer aux farceurs en guise de félicitations. Ma sacoche sans fond héberge un microcosme de l’inutile mais l’objet recherché n’y est pas. Je fais la tournée des pièces de la maison en quête de mon mobile, celui où ma vie est consignée… Niet.
Oh well, j’ai dû le laisser chez le coiffeur.

En revenant à la cuisine pour appeler le salon avec notre téléphone fixe, mon œil trébuche sur un appareil à cadran rotatif doté de son long fil en tire-bouchon.

-          Vraiment? Ils se sont donnés, pas à peu près! 

Puis, le chrome, le formica, la boîte à pain, les pots assortis, les pyrex floraux, les couleurs vives et le linoléum à motifs de damier me firent basculer… dans les années cinquante.

Ce bain capillaire, cette mousse enivrante… Était-ce un billet pour monter à bord d’une bulle à voyager dans le temps? Est-ce que je retournerai chez le coiffeur pour récupérer mon cellulaire, revenir en 2026… ou seulement couvrir mes cheveux gris;)? 

Que feriez-vous?


-          Fin? -

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