lundi 23 décembre 2024

Itinérance | Une goutte d’humanité peut percoler



Bien emmitouflée dans mon manteau à capuchon, je sillonne les rues de Montréal avec mon sac à dos. Je porte attention à ceux qui n’auront pas la chance de reprendre la route d’un nid douillet lorsqu’ils en auront assez. C’est officiellement le premier jour de l’hiver mais pour eux, il fait froid depuis trop longtemps déjà…

Un homme tend son verre de carton aux automobilistes arrêtés au feu rouge. Je lui offre un sac dans lequel il trouvera des bas chauds blancs (cela permet de détecter plus facilement les blessures qui risquent de s’infecter si elles ne sont pas soignées), deux barres protéinées et trois dollars pour un café (ou ce qu’il décidera d’en faire), du chocolat et une carte de souhaits. Que souhaiter à un être humain vivant en situation d’itinérance? Mon cœur tenait à lui exprimer mes vœux, à le « voir » et à entretenir l’espoir. L’homme m’a remerciée et j’ai repris ma route afin de ne pas lui faire louper le prochain feu rouge et sa potentielle récolte.

Quelques pas plus loin, j’aperçois un homme assis bien droit sur un banc où un rayon de soleil le baigne dans une lumière chaude et calme. Une fois près de lui, je le salue et lui demande s’il accepte ma pochette. Son visage reconnaissant acquiesce en me demandant:

- Quel est votre nom?

- Geneviève et vous?

J’ai dû m’y prendre à trois fois afin de bien prononcer son prénom.
D’une voix patiente et souriante, il m’en explique l’origine :

- Je suis un Montagnais de la région de Sept-Îles.

On se serre la main. L’homme à la force tranquille est à Montréal depuis 11 ans. Il s’ennuie de son coin de forêt. En pointant à gauche avec sa main nue boursoufflée par une exposition répétée au froid mordant, il désigne un organisme venant en aide aux sans-abris. Il dit avoir eu vent qu’on y offrait parfois un billet pour retourner dans sa communauté. D’un ton chagriné, il lâche:

- Je ne sais pas... Maintenant, l’édifice semble vide, sans personne là-bas.

Un financement non renouvelé?

Au coin d’une rue achalandée, un homme s’enroule dans des couvertures de fortune alors que plusieurs passants le contournent, les bras chargés de paquets griffés.  Je ne trouve pas mieux à faire que de laisser mon petit sac près de ses souliers… À trop peu de mètres de là, je croise une autre personne étendue à même le sol, sale de tout ce qu’on peut imaginer avec pour compagnons, des pigeons picossant autour de sa couchette. Tant de boîtes de carton vues ici et là ont probablement servi de « matelas » à d’autres...

Je me sens ridicule avec mes maigres offrandes. Les besoins sont si vastes, vitaux et les ressources insuffisantes.

J’aperçois une femme âgée coiffée d’un joli bonnet blanc, vêtue d’un pantalon de pyjama à carreaux rouges et noirs derrière un panier de magasinage chargé de ce que je présume être, ses précieuses possessions. Je lui offre mon modeste don, elle me sourit en me graciant de son regard bleu océan :

- Vous êtes un ange!

Celle qui pourrait être ma mère est fière de me parler de sa vie d’antan :

J’avais un appartement charmant, impeccable. Je regardais la télévision avec mes chats. C’était une vie tellement agréable!

C’est à ce moment qu’elle tourne son carrosse vers moi pour me présenter son fidèle compagnon : Holly, un chat noir bien installé dans sa cage recouverte d’une couverture. Puis, un homme attablé au café d’à côté s’approche et demande à Winnie (nom fictif) si elle souhaite un café. Ce gentil homme prend le temps de s’enquérir de ses préférences. Il revient avec le breuvage chaud. Nos regards se croisent et sans un mot, l’homme prend ma place sur le banc. Avant de partir, je les regarde et mon cœur se gonfle d’espérance… Une goutte d’humanité peut percoler et se transformer en ce que chacun d’entre nous prendra le temps de créer.

mercredi 4 décembre 2024

Ma grand-maman, mon précieux roc, faisait du bénévolat


 

Lucille disait affectueusement : « Je m’en vais voir mes petits vieux. » alors qu’elle avait rejoint elle-même le rang des octogénaires. Grand-maman enfilait ses bottes, son manteau, son chapeau et ses gants avant de jeter un coup d’œil dans le miroir pour appliquer la touche finale à sa douce coquetterie, son rouge à lèvres. Puis, un tour de clef dans la serrure, un escalier à descendre et hop! D’un pas décidé, elle était en route vers l’arrêt d’autobus. Attendre en regardant les passants ou la neige tomber (sans cellulaire pour se distraire…), trois marches à grimper (Lucille est menue;-) et salutation courtoise au chauffeur (pourquoi pas? Ça va de soi pour Grand-maman). Été comme hiver, elle voyageait en transport en commun pour se rendre là où on l’attendait au bout de son trajet. Là où elle se sentait utile. Là où elle distribuait son sourire, sa présence, son aide (parfois aussi des biscuits) et quelques poussées d’humanité pour ses aînés en fauteuil roulant.

Un demi-siècle ainsi que moult événements historiques, culturels et politiques séparent nos naissances… Malgré la distance générationnelle, Grand-maman a su nous tricoter une relation qui encore à ce jour, réchauffe mon cœur et m’emplit de sérénité. Une écoute authentique, de l’amour et « être », tout simplement. Voici la recette de ma grand-maman qu’elle réussissait divinement (tout comme son vaporeux et délicieux gâteau des anges;-).

À ma connaissance, Lucille n’a jamais encouragé qui que ce soit à faire du bénévolat. Elle le faisait, c’est tout. Généreusement pour ses « petits vieux » mais un tantinet pour elle aussi, j’en suis persuadée.
Je ne peux que supposer car elle nous a quittés sans que je n’aie pu sonder ses réflexions à ce sujet. Grand-maman a grandi parmi l’épicerie familiale, élevé sa famille, collaboré à l’entreprise de son mari (mon grand-papa décédé avant ma naissance) puis plus tard, occupé un emploi dans une grande firme d’ingénierie de Montréal.  Avec le recul, je me demande souvent comment elle faisait pour garder sa maison impeccable (ex : ménage du printemps / d’automne, frottage d’argenterie et du lustre), travailler, cuisiner, aller à la messe le dimanche, lire, jouer au Scrabble, recevoir famille & amis, naviguer les aléas de la vie sans oublier d’« être ».

À la retraite, le réveille-matin et l’horaire du train ne régulaient plus ses journées mais son cœur, lui, avait encore tant à donner. Je ne me rappelle plus du moment exact où elle a commencé à « bénévoler » mais sans le savoir, ni en avoir parlé, Grand-maman m’a légué ce désir.
Elle avec ses « petits vieux » et moi avec mes « petits patients ».

Il suffit de discuter avec un membre de son entourage ayant aidé un étranger à se sortir d’un banc de neige ou offert une plage horaire à une cause qui lui est chère (de façon spontanée, organisée ou pas). Vous entendrez un sourire dans sa voix et observerez des étoiles dans ses yeux. Elles vous donneront peut-être envie de vous joindre à un mouvement de solidarité. Apporter un peu de lumière dans un monde parfois trop gris et « serre-cœur ».

Peu importe le temps dont on dispose ou les motivations qui incitent une personne à faire du bénévolat (ex. : briser l’isolement, tisser des liens avec sa communauté, se sentir utile, partager un talent, des connaissances, etc.). Donner, ça fait tant de bien. À qui? À tous mais je reste convaincue que le « donneur » reçoit bien plus que les heures offertes aux autres. Une richesse humaine partagée en vivant l’instant présent. Jeunes et moins jeunes, ensemble, nous pouvons contribuer à égayer notre monde de beauté.

"Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur."

  Exercice proposé par Éric-Emmanuel Schmitt dans son cours de maître écriture : Écrivez une courte nouvelle commençant par : « Rien ne s...