Exercice
proposé par Éric-Emmanuel Schmitt dans son cours de maître écriture :
Écrivez une courte nouvelle commençant par :
« Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur.”
S’il n’était pas
impératif, voire urgent, de couvrir mes cheveux gris lorsqu’une forêt enneigée
commence à se dessiner à la racine de mon cuir chevelu.
Les battements de
mon cœur grimpaient l’Himalaya lorsque mon artiste coloriste me donna un coup
de fil pour annuler notre rendez-vous en raison d’un dégât d’eau au salon. Je
feignis d’abord la désinvolture (après avoir exprimé ma sollicitude pour la
fâcheuse infiltration, évidemment).
-
Bon, c’est ça qui est ça. Ma repousse devra attendre
un brin. Ce n’est que des cheveux après tout!
Je suis (je crois)
un être simple et sans chichis mais on ne badine pas avec mon café, mon vin et
mes cheveux - sans gris. Point. Après avoir noté l’adresse de mon sauveur, mon
rythme cardiaque repris ses petites vagues entrecoupées d’une montagne abrupte.
Ouf! Merci la vie.
Il faisait beau et pas trop chaud. Alors, j’ai pris mon vélo pour me rendre chez mon sauveteur capillaire. Une fois les présentations d’usage et le bouquet de remerciements livrés, je m’installe sur une chaise et me mets à feuilleter un “House & Home”. Je plonge dans la piscine de rêve proposée par un designer de bassins haut de gamme (oui, je suis discrète et modeste mais je rêve d’une piscine infinie avec cascades (pourquoi pas au pluriel!) pour y faire mes longueurs quotidiennes avec un “pool boy” (jeune mais pas trop quand même) qui veillerait à son entretien et…). Ma rêverie est interrompue par la sonnerie de la minuterie. Le temps est venu de passer au lavabo.
Yeux ouverts, yeux fermés, des narines pour deviner un shampoing aux
effluves de caramel et de vanille - un mélange odorant s’approchant du popcorn
sucré.
Un moussage en
profondeur qui fait du bien à la manière d’un chien bien-aimé qu’on voudrait
libérer du jet malodorant d’une mouffette. Je me laisse allègrement brasser le
coco en continuant de fantasmer mon luxe aquatique.
Une fois l’addition
réglée, j’enfourche ma bicyclette turquoise - direction maison. Mes cheveux
propres et délicieusement parfumés sèchent librement sous mon casque assorti à
mon véhicule à deux roues.
Sur le chemin du
retour, je croise plusieurs voitures vintages aux immenses ailerons arrière et
une ribambelle de décapotables aux couleurs pastel ornées de pare-chocs
chromés.
Une tradition du dimanche bien ancrée chez les collectionneurs de ma région…
Pourtant, on est
vendredi aujourd’hui, non?
Oh well. À bas les
questions inutiles. Je me recentre sur le bonheur de naviguer mon confortable
bolide à pédales qui me donne l’allure d’une quinquagénaire assumée mais dont
bien des gens doivent se moquer. Peu importe. J’m’en câlisse!
Arrivée à bon port,
la motarde enlève son casque en secouant la tête pour déployer sa crinière aux
reflets dorés sous un soleil radieux. Un ralenti sexy avec pour seul
spectateur, son chat Billy. Sa prestation digne d’une publicité de shampoing la
fait sourire. En entrant dans la maison, le miroir anéantit son moment de
gloire éphémère. Ses frisottis ébouriffés n’ont rien d’une pub mais tout de
Bozo le clown.
Des pas se font
entendre dans la cage d’escalier. Fiston, vêtu de son éternel t-shirt noir,
s’est coiffé du look banane rockabilly. Je pouffe de rire. Mon fils et moi
partageons le même humour “à la prank” où on orchestre des scénarios absurdes
pour tester les réactions du public piégé.
Il me lance un
regard sans équivoque. Celui-ci semble éradiquer la possible farce et affirmer
que le jeune homme n’a pas envie de blaguer. Le mâle en devenir à l’expression
faciale ferme boit son expresso d’un trait, enfile ses chaussures de sécurité
et me souhaite un faible “Bonne journée” en passant le cadre de la porte.
Oh well. “Vivre et
laisser vivre.”
Fidèle à ses
habitudes, l’assiette de la veille fourmille de miettes (parfois, d’insectes
aussi) et la télévision est restée allumée. On y présente un documentaire sur
Elvis Presley. Je m’attarde un peu devant l’écran. Son charme et sa voix unique
sont indéniables. Je décide de laisser les airs du King accompagner la Reine du
foyer pendant que je ramasse les détritus laissés dans le sous-sol de notre
cher héritier. Quelques vêtements semés ici et là tracent l’itinéraire emprunté
entre la salle de bain, la chambre et le sofa. J’en profite pour faire des
flexions sur jambes en ramassant le linge sale (et me déculpabiliser (de
probablement) en faire trop pour mon grand garçon de 20 ans).
D’énergiques enjambées pour escalader les marches jusqu’au premier contribuent à tonifier mon corps d’un demi-siècle (pense-t-elle;). Je laisse tomber ma charge sur le plancher de la salle de lavage pour entamer le classement des couleurs: foncé-couleur-blanc. J’étire le bras (autre exercice de musculation bien intégré à ma routine ménagère) pour piger une capsule de détergent à lessive sur l’étagère mais en vain. Rien. Le bol rempli de dosettes aux allures de bonbons aux bleuets a disparu.
- Ben voyons donc! Ils les ont tous mangés ou quoi?
C’est seulement à ce moment que je remarque l’éléphant dans la pièce. Ma laveuse! À sa place se trouve une lourde cuve métallique de style rétro surmontée de deux rouleaux en caoutchouc.
- Ok. Elle est bonne.
Mes
hommes m’ont prise à mon propre jeu. Elle est où la caméra cachée? Je dois
admettre qu’ils ont dû se donner beaucoup de mal (et se tordre le dos) pour la
mise en œuvre de cette attrape. Toujours incrédule, je cherche mon cellulaire
pour photographier la machine à laver manuelle et l’envoyer aux farceurs en
guise de félicitations. Ma sacoche sans fond héberge un microcosme de l’inutile
mais l’objet recherché n’y est pas. Je fais la tournée des pièces de la maison
en quête de mon mobile, celui où ma vie est consignée… Niet.
Oh well, j’ai dû le laisser chez le coiffeur.
En revenant à la cuisine pour appeler le salon avec notre téléphone fixe, mon œil trébuche sur un appareil à cadran rotatif doté de son long fil en tire-bouchon.
- Vraiment? Ils se sont donnés, pas à peu près!
Puis, le chrome, le formica, la boîte à pain, les pots assortis, les pyrex floraux, les couleurs vives et le linoléum à motifs de damier me firent basculer… dans les années cinquante.
Ce bain capillaire, cette mousse enivrante… Était-ce un billet pour monter à bord d’une bulle à voyager dans le temps? Est-ce que je retournerai chez le coiffeur pour récupérer mon cellulaire, revenir en 2026… ou seulement couvrir mes cheveux gris;)?
Que
feriez-vous?
-
Fin? -
