La lecture de certains passages de
l’article « Éducation
- Ce qui devrait être important » (Patrick Lagacé, La Presse, 4
septembre 2022) m’a piquée mais surtout attristée, car il atteste de la
perception négative qui prévaut envers les enseignants « non légalement
qualifiés (NLQ) » œuvrant au sein du milieu scolaire. Je suis une
enseignante NLQ mais je préfère de loin l’appellation « autrement qualifiée»
(terme emprunté du témoignage
de Julie Stea
publié dans La Presse le 23 septembre 2021).
Sans détailler ici ma formation (techniques juridiques et baccalauréat en
communication (profil journalisme)) ainsi que les compétences & valeurs
acquises au fil de mon cheminement professionnel, je tenais à exprimer (bien
humblement) mon point de vue.
Avant tout, je tiens à souligner que
mon incursion dans le monde scolaire a été parsemée de rencontres
enrichissantes parmi des équipes-écoles compétentes et dynamiques ayant à cœur la
réussite ainsi que le bien-être des élèves. Des directions et des collègues qui
m’ont fait confiance en m’offrant gentiment le soutien nécessaire afin de mener
à bien les mandats qui m’ont été confiés.
Pourquoi?
Il y a plusieurs années, un concours de circonstances m’a ouvert les
portes d’un établissement d’enseignement secondaire puis celles d’une école
primaire et d’une autre… Près des jeunes, avec eux, je me sens utile, heureuse,
perpétuellement en apprentissage et avide de leur offrir des opportunités stimulantes.
Est-ce que j’y arrive à tout coup? Certainement pas mais j’y travaille en
maintenant le cap sur la bienveillance et l’importance de tisser des liens avec
eux.
J’accepte…
À titre de membre du personnel NLQ, je suis
reconnaissante de pouvoir collaborer à l’effort collectif d’une école visant à
favoriser la réussite éducative des élèves.
Malgré tout, il convient de nommer certains éléments que nous acceptons afin de
prendre part à cette mission :
-
Au
fil des années, j’ai accepté de me retrouver devant une ribambelle de classes d’adolescents
et d’enfants d’âge primaire heureux de m’accueillir ou parfois d’épater les
copains/copines en « testant » la suppléante (et ce, souvent en ne
disposant que d’un court préavis - tel un pompier lorsque la cloche de la
caserne sonne);
-
J’accepte
d’apprendre « en faisant » avec et pour le bien-être des enfants que
j’accompagne;
-
J’accepte
de faire des erreurs tout en ayant la certitude que la bienveillance sera
toujours un maître de confiance;
-
J’accepte
de respecter mes limites et de faire preuve d’humilité en déclinant des tâches
d’enseignement à temps complet (consciente que je devrais y consacrer un nombre
d’heures considérable en dehors de la semaine normale de travail afin de mener à
terme et à ma satisfaction ce mandat fort important);
-
J’accepte
des contrats au gré des subventions et du financement disponibles;
-
J’accepte
d’avoir une situation professionnelle précaire et imprévisible d’une année à l’autre;
-
Je reçois un
salaire huit mois ½ par année basé sur les heures travaillées auprès des élèves
(incluant une courte plage horaire pour la préparation);
Ainsi, j’accepte qu’une banque d’heures non
rémunérées puisse facilement s’accumuler afin de préparer des ateliers
intéressants, du matériel, lire, m’informer, renouveler, organiser des
rencontres informelles avec des enseignantes/orthopédagogues issues de mon
réseau personnel afin de parfaire mes connaissances, etc. – comme le font évidemment,
tant de profs dévoués;
-
J’accepte
de ne pas recevoir de rémunération pendant le congé des Fêtes, la semaine de
relâche et cie;
-
J’accepte
d’ajouter plusieurs séances de tutorat à mes soirées de semaine afin de remédier
à ce manque à gagner (mais surtout par amour pour la langue française et de l’enseignement).
Je refuse…
Toutefois, j’ai du mal à accepter les propos blessants
de gens qui semblent regarder de haut les « enseignants autrement qualifiés »
avec des remarques telles qu’« ils
prennent n’importe qui… » ou lorsqu’on sert des comparaisons condescendantes
en évoquant une analogie entre le travail des enseignants NLQ dans les écoles et celui du mécanicien qui
soignerait des patients à l’hôpital.
Ma réflexion ne vise pas à minimiser la
formation liée à la profession d’enseignant.
L’utilisation de méthodes pédagogiques adéquates et efficientes est essentielle
mais est-ce que le baccalauréat en éducation est le seul gage d’un enseignement
de qualité? Alors que la pénurie de profs est préoccupante, est-ce efficace et
proactif de contribuer à entretenir cette grogne agissant tel un brouillard sur
une source de solutions?
Combien de journalistes émérites, de
politiciens, d’acteurs et d’écrivains ont fait leur marque sans qu’on ne
remette en cause leur droit d’exercer leur métier sous prétexte qu’ils n’avaient
pas « le diplôme » associé à la discipline exercée? Selon moi, l’expérience
pratique « sur le terrain » bonifie le bagage et les atouts du
personnel « autrement qualifié ».
Je vous mets au défi de passer devant des
salles de classe et d’identifier l’enseignant détenant un diplôme en enseignement
ou celui diplômé dans une autre discipline.
Est-ce le certificat obtenu il y a une vingtaine d’années qui distingue les bons
profs des autres?
Les formations proposées afin d’obtenir un
brevet d’enseignement (pour les détenteurs de baccalauréat) sont longues et les
places limitées. C’est parfois assez pour décourager l’enseignant NLQ bien
intentionné mais qui après avoir mesuré les implications, décide de ne pas s’engager
dans ce programme (j’en suis).
Toutefois, je dis « OUI » à la formation continue (en fait, ce serait
souhaitable pour la plupart des professions – régies par un ordre ou non).
Proposition réaliste?
Mon humble proposition afin de pallier la
situation qui existe dans les écoles :
- offrir un condensé "pédagogique" des meilleures pratiques ainsi que
des ateliers afin de nous outiller pour mieux accompagner les enfants ayant des
difficultés d’apprentissage et/ou des troubles de comportements (programme
court et pratique);
- continuer de miser sur les partages parmi et entre les communautés d’apprentissage,
promouvoir les initiatives florissantes d’écoles qui gagnent à être connues et
adaptées à la réalité des différents milieux, etc.
Le tout…
- juxtaposé à un baccalauréat dans une
discipline jugée pertinente (comme on voit dans le descriptif de tant d’emplois)
ainsi qu’une expérience de travail dont les compétences acquises sont
pertinentes avec un soupçon de bienveillance et un désir d’apprendre assuré.
Est-ce une proposition réaliste?
***
J’ai la chance d’avoir fréquenté des milieux
scolaires où l'on m’a traitée avec respect, douceur et générosité. Malgré tout,
mon cœur valse entre mon désir de faire une différence (si petite soit-elle)
auprès de ces jeunes avec qui j’adore cheminer et un travail où je serai « qualifiée »
tout court.
Là, où je n’aurai plus à justifier ma présence / pertinence dans le monde de l’éducation.
Parfois, je songe à quitter la salle de classe vers un emploi plus lucratif, stable,
prévisible, exempt du « sentiment d’imposteur »…
Une chose est certaine, d’ici là, je continuerai à miser sur l’importance de
tisser un lien avec les enfants que j’aurai le privilège d’accompagner. Un
regard, un sourire, un encouragement à la fois, car leur bien-être et leur
estime personnelle sont les piliers de tous les apprentissages qu’ils feront.
Geneviève D-Leduc