Bien
emmitouflée dans mon manteau à capuchon, je sillonne les rues de Montréal avec
mon sac à dos. Je porte attention à ceux qui n’auront pas la chance de
reprendre la route d’un nid douillet lorsqu’ils en auront assez. C’est officiellement
le premier jour de l’hiver mais pour eux, il fait froid depuis trop longtemps
déjà…
Un homme tend
son verre de carton aux automobilistes arrêtés au feu rouge. Je lui offre un
sac dans lequel il trouvera des bas chauds blancs (cela permet de détecter plus
facilement les blessures qui risquent de s’infecter si elles ne sont pas
soignées), deux barres protéinées et trois dollars pour un café (ou ce qu’il
décidera d’en faire), du chocolat et une carte de souhaits. Que souhaiter à un
être humain vivant en situation d’itinérance? Mon cœur tenait à lui exprimer mes
vœux, à le « voir » et à entretenir l’espoir. L’homme m’a remerciée
et j’ai repris ma route afin de ne pas lui faire louper le prochain feu rouge
et sa potentielle récolte.
Quelques
pas plus loin, j’aperçois un homme assis bien droit sur un banc où un rayon de
soleil le baigne dans une lumière chaude et calme. Une fois près de lui, je le
salue et lui demande s’il accepte ma pochette. Son visage reconnaissant
acquiesce en me demandant:
- Quel est votre nom?
- Geneviève et vous?
J’ai dû m’y prendre à trois fois afin de bien
prononcer son prénom.
D’une voix patiente et souriante, il m’en explique l’origine :
- Je suis un Montagnais de la région de Sept-Îles.
On se
serre la main. L’homme à la force tranquille est à Montréal depuis 11 ans. Il
s’ennuie de son coin de forêt. En pointant à gauche avec sa main nue
boursoufflée par une exposition répétée au froid mordant, il désigne un organisme
venant en aide aux sans-abris. Il dit avoir eu vent qu’on y offrait parfois un
billet pour retourner dans sa communauté. D’un ton chagriné, il lâche:
- Je ne sais pas... Maintenant, l’édifice semble vide,
sans personne là-bas.
Un financement non renouvelé?
Au coin
d’une rue achalandée, un homme s’enroule dans des couvertures de fortune alors
que plusieurs passants le contournent, les bras chargés de paquets griffés. Je ne trouve pas mieux à faire que de laisser
mon petit sac près de ses souliers… À trop peu de mètres de là, je croise une
autre personne étendue à même le sol, sale de tout ce qu’on peut imaginer avec
pour compagnons, des pigeons picossant autour de sa couchette. Tant de boîtes
de carton vues ici et là ont probablement servi de « matelas » à
d’autres...
Je me sens
ridicule avec mes maigres offrandes. Les besoins sont si vastes, vitaux et les
ressources insuffisantes.
J’aperçois
une femme âgée coiffée d’un joli bonnet blanc, vêtue d’un pantalon de pyjama à
carreaux rouges et noirs derrière un panier de magasinage chargé de ce que je
présume être, ses précieuses possessions. Je lui offre mon modeste don, elle me
sourit en me graciant de son regard bleu océan :
- Vous êtes un ange!
Celle qui pourrait être ma mère est fière de me parler
de sa vie d’antan :
- J’avais un
appartement charmant, impeccable. Je regardais la télévision avec mes chats.
C’était une vie tellement agréable!
C’est à
ce moment qu’elle tourne son carrosse vers moi pour me présenter son fidèle
compagnon : Holly, un chat noir bien installé dans sa cage recouverte
d’une couverture. Puis, un homme attablé au café d’à côté s’approche et demande
à Winnie (nom fictif) si elle souhaite un café. Ce gentil homme prend le temps
de s’enquérir de ses préférences. Il revient avec le breuvage chaud. Nos
regards se croisent et sans un mot, l’homme prend ma place sur le banc. Avant
de partir, je les regarde et mon cœur se gonfle d’espérance… Une goutte
d’humanité peut percoler et se transformer en ce que chacun d’entre nous prendra
le temps de créer.