vendredi 21 novembre 2025

Fuir pour tenter de s’enraciner ailleurs…

 


Trois

Un bidon d’essence à tondeuse, une allumette et l’étincelle du délire. Trois éléments. Une mère et deux enfants. Trois vies basculent. Quant à l’esprit du père, il aurait dû être entre les mains de l’équipe médicale, celle que la femme avait implorée de surveiller. On ne l’a pas prise au sérieux. On n’a rien fait. La maison a flambée.

-        Je ne réponds plus de moi.

C’est ce qu’il a prophétisé en la regardant sans la voir avec ses yeux verts obscurs.
Elle le croit. Le mal l’a déjà emporté avant ce jour d’été. La jeune maman de 25 ans l’a vu, entendu et s’y est brûlée maintes fois en tentant de l’aimer pour le meilleur et pour le pire. Ses psychoses l’ont fait frémir et incitée à se retrancher trop souvent auparavant.

Quatre jambes et un petit cœur d’à peine deux semaines s’élancent chez le voisin. Un prêtre ayant loué un chalet sur leur bord de l’eau. Elle cogne sa vie et celles de sa progéniture sur la porte. On ouvre enfin. Avec l’énergie du désespoir (ou de l’espoir), elle arrive à expliquer au curé en vacances que son mari ne va pas bien du tout, qu’il voue un culte à Jésus, à la religion et qu’il bénéficierait d’une homélie.
Une nouvelle-née dans les bras et une fillette de trois ans à ses côtés, elle le supplie :

-        Allez lui parler svp! Il vous écoutera!

-        Ce n’est pas d’un prêtre qu’il a besoin. C’est d’un médecin.

Encore à ce jour, elle revoit la porte se refermer cruellement sur un visage sans ride de charité chrétienne. L’amour pour son prochain, envolé en fumée comme la bonne parole qu’il prêche assurément du haut de son autel, dans son Église. Au seuil de l’indifférence et de la détresse, elle se tourne vers une autre adresse où trouver refuge en attendant que la fureur menaçante de son mari soit passée.

***

Elle sourit dans sa jolie robe jaune soleil qu’on lui a dégotée quelque part après l’incendie. La femme aux cheveux longs et dorés par les rayons d’un intermède auprès de sa famille est assise sur une chaise de jardin. Elle protège son bébé bien emmailloté alors que l’aînée doit être tout près à se balancer sous les arbres. Personne ne peut soupçonner le drame derrière ce moment d’accalmie capté par la caméra de son cher cousin.

Schizophrénie. Un mot qu’on peine à écrire correctement. Un mal qui fait peur. Une maladie capable de provoquer des séismes à la magnitude dévastatrice si elle n’est pas traitée, contrôlée. Ses obsessions, ses voix, ses hallucinations, sa carabine entre les jambes en se berçant, ses menaces, sa violence, ses crucifix, ses condoms de l’adultère trouvés sous le lit conjugal, ses poignets tranchés, ses entrées et ses sorties de l’hôpital psychiatrique, ses visites terrifiantes, ses pilules jetées dans la cuvette, etc. Cette perte de contact avec la réalité, son mari, le père de ses jeunes enfants en est affligé. Par ricochet, elles en ressentent les redoutables secousses jusqu’au jour où la frontière de l’infernal leur intima la fuite. La dernière. Une porte qu’elles barreront à double tour pour toujours.

***

Son instinct lui criait de ne pas les laisser partir mais elle ne put résister devant l’insistance et les reproches du frère de son ex-mari. « Un père a le droit de voir ses enfants. » avait-il martelé. L’oncle les embarqua dans sa voiture avec leur petit bagage et les amena à des centaines de kilomètres de leur refuge. Il veillerait sur elles. Tout irait bien. C’est ce qu’elle se répétera tel un mantra à chacune de ses respirations. Une interminable fin de semaine à inspirer et expirer pour se garder en vie.

Au retour, sa grande fille de 6 ans a prononcé une seule phrase. Courte mais catégorique :

-           Je ne veux plus jamais le revoir.

La maman a cherché par tous les moyens d’en savoir plus mais rien n’y fit.
Cette visite « supervisée » avec son père, chez son oncle, la força à s’édifier une muraille infranchissable.

Elle

Elle a peur. Peur d’être comme lui. Peur de sa folie. Peur qu’il la retrouve. Peur de lui. Ça la réveille la nuit. DRAGON. Elle hait son nom de famille. Il la lie à lui. Un nom étrange qui suscite l’attention, celle qu’elle redoute et craint comme une intrusion qui risque de mal tourner.

Pour les autres, elle n’a pas de père. On ne lui en parle pas non plus. Comme si on savait qu’il ne fallait pas. Comme si elle irradiait cette interdiction tel un panneau lumineux affichant :
« DÉFENSE DE DEMANDER. DANGERSSS. »

À la manière d’un kaléidoscope, elle entrevoit par l’ouverture de la serrure de son enfance, des éclats de souvenirs,  des retours en arrière à l’âge de l’innocence. Elle a tenté de s’en approcher, d’y toucher mais à chaque fois, vertige. Son cœur et sa tête s’affolent. Ils la prient de ne pas franchir le seuil de ce qu’elle a su museler.

Sur une route de campagne, elle aperçoit un homme errant sans raison d’être. Il existe entre deux champs. Un espace-temps partagé alors que leur voiture le dépasse, lentement, trop lentement. Malgré une crainte viscérale d’être démasquées, elles ne peuvent s’empêcher de tourner le regard à tribord. Tapies dans leurs sièges pour ne pas sombrer, la réalité dépasse la fiction. C’est lui. En accéléré, la famille recomposée se pose sur la terrasse du nouveau conjoint. L’homme qui naviguait entre deux horizons émerge dans la cour du voisin. Impossible réalité. Elle vomit sa peur, les années d’épouvante qu’elle croyait avoir étouffées et enterrées.

***

À 25 ans, elle agite le drapeau blanc. Assez des nausées,  des cauchemars, des tiraillements dans l’estomac, des « et si… » qui composaient son ordinaire depuis le premier âge. Elle décide de consulter. Accompagnée de sa précieuse alliée, elle met deux mots sur ses maux : anxiété généralisée. Cette bouée psychologique, elle l’espère, lui permettra de souffler, de vivre plutôt que de survivre.

Je

Je n’ai pas fait comme les autres. J’ai nagé à contre-courant. Souvent aux antipodes de ce que la société valorise. J’ai peut-être mis trop d’emphase sur certaines inquiétudes, valeurs ou sphères de ma vie au détriment de possibilités que je n’ai pas osé embrasser. En contrepartie, mes pas me guidaient inconsciemment sur le chemin de l’ « être » plutôt que du « faire ». En choisissant de vivre, j’ai rapidement réalisé que j’évoluerais autrement. « Être » moi et tendre vers une certaine quiétude requiert une vitalité considérable. C’est un paradoxe que je ne m’explique plus. Je l’assume. Je suis pleine de failles mais j’arrive à fléchir sous les aléas de la vie sans casser. C’est déjà ça de pris!

Au fil des décennies… J’ai trébuché, je suis tombée, je me suis relevée, je suis retombée, j’ai rebondi plus haut en me promettant d’en aider d’autres si je m’en sortais.
La porte, celle qui fait peur, qui fait mal, elle est toujours là. Fermée. J’ai parfois été tentée de l’entrouvrir en pensant me libérer de mon passé mais le flot des maux m’a fait perdre l’équilibre, le mien, celui que je me suis créé au cours des années. Toutefois, je ne la barre plus à double tour et je ne la tiens plus à bout de bras. Elle est là, tout simplement. Je suis maintenant persuadée que je ne gagnerais rien à tout remuer. Au contraire, je risque de perdre pied. J’ai tellement gagné à la loterie de la vie. Des coups durs mais bien plus de coups circuit.
Un mari que j’aime, un fils que j’adore, une famille et des amis pour m’entourer…

J’ai un diplôme universitaire, je travaille toutefois souvent à contrats et à temps partiel sans être devenue la professionnelle en droit ou en journalisme à laquelle j’aspirais. J’ai des idées et des projets plein la tête alors que mes mains restent souvent dans mes poches. Le seul rôle où je me suis dépassée sans jamais me questionner ni freiner, c’est celui de maman.

Certains diront que c’est cliché mais je persiste et signe : « C’est le plus beau et le plus grand cadeau que la vie m’ait offert ». Point.

Il y a quelques printemps… Un message. Quatre mots de ma mère : « Ton père est mort. » Je suis dans la salle des profs, près de la fenêtre, le gazon est jaune. Je suis seule. Je suis libre.

Des années plus tard…

-        Il est où ton père? me demande candidement un élève de première année en me regardant avec ses yeux bruns intelligents.

Je suis debout devant la petite table rouge où il est installé avec ses camarades.
Je suis bouche bée. La question me laisse sans voix. Trois secondes de flottement et je remonte à la surface pour m’entendre lui répondre calmement :

- Il n’est plus là.

Quatre mots (ou presque).

Les enfants ne distinguent pas les enseignes fluorescentes qui clignotent : « DÉFENSE DE DEMANDER. DANGERSSS. ». À moins que mon écriteau soit débranché, évaporé? Il m’aura fallu plus de quatre décennies mais aujourd’hui, le mur édifié autour de ma jeunesse n’a plus lieu d’être. La menace est éteinte. Je suis en sécurité. Je peux prendre racine, me déployer.

Trente adresses plus tard…

Fatiguée, elle est assise sur le bout de son sofa, entourée de ses possessions, épurées par les multiples envolées. Entre deux boîtes à vider et un lit à monter, elle vient de griffonner nerveusement un numéro de téléphone. Sur ce même bout de papier, elle avait noté quelques instants plus tôt, la chronologie et l’itinéraire de ses nombreux déménagements. Trente. Trente nouveaux départs dans l’espoir d’y trouver un peu de paix.  Propulsée par la foi de cueillir un armistice intérieur à la prochaine adresse.

Elle a raccroché avec sa cadette après lui avoir lu les 10 chiffres du centre de crise gribouillés sur la feuille lignée. Malgré les 162 kilomètres qui les séparent, le trajet entre son cœur de mère et le sentiment d’urgence omniprésent de sauver sa fille des affres de l’anxiété et de la dépression est direct et sans escale.

Il y a 46 ans, elle a fui le tsunami de son mari. Celui qui a provoqué une onde de choc soudaine et profonde en percutant toutes les sphères de leurs vies. Une amplitude qui a heurté brutalement sa famille au passage. Ce raz de marée instable et imprévisible s’est infiltré chez-elle, sans y avoir été invité.

Aujourd’hui, elle ressent encore les secousses provoquées par les troubles de santé mentale et le manque criant de ressources. Comme si elle ne pouvait échapper à l’épicentre d’un « tourbillon humain».

Sa plus jeune est une femme pétillante, attachante, travaillante, sociable qui adore danser, rire, voyager et être dans l’action. C’est celle qui animera la soirée et qui vous fera sentir à l’aise dès les premiers instants. Un jour, tout a basculé. Puis, une série d’événements s’est enchaînée où la souffrance a trouvé refuge dans les bras de la dépendance à l’alcool et les drogues. Résiliente, elle s’est relevée plus d’une dizaine de fois au fil des années afin de reprendre sa vie en main et suivre des thérapies en centres de dépendance. Des hauts et des bas ont teinté sa trajectoire au cours de laquelle un trouble de santé mentale s’est révélé : Trouble de personnalité limite. Bref, elle n’est pas LA MALADIE mais elle a besoin d’aide et sa famille aussi.

Son souhait lorsqu’elle soufflera ses 72 bougies l’hiver prochain : un centre, une maison, un refuge où sa fille se poserait doucement pour panser ses plaies et apprivoiser le flot d’émotions qui la fait chavirer lorsqu’il la happe.
Alors, le parfum des fleurs qu’elle continue d’humer malgré l’appréhension constante d’un orage filial deviendrait plus serein et leur beauté plus vive.

D’où elle est assise, son aînée observe le regard las et inquiet de leur mère. Comment lui insuffler cette quiétude qui devrait naturellement fleurir à l’âge de la retraite? Troquer les tourments pour des escapades en eau douce, les palpitations pour des rires tranquilles, les nuits d’insomnie pour des jours heureux?
À l’aube de ses cinquante printemps, elle aspire à larguer les amarres, à quitter la culpabilité qui se terre en elle. Depuis trop longtemps, elle valse des deux côtés de la frontière. En transit entre son souci d’aimer, soutenir et celui de vivre sa vie, la sienne.

Son cœur de fille, de sœur espère un investissement accru qui permettrait un accompagnement adéquat aux personnes atteintes de troubles de santé mentale. Un filet de sécurité vital sur lequel les proches pourraient s’appuyer pour les aider sans en avoir le souffle coupé.
Un allié pérenne leur accordant la liberté de les aimer, tout simplement.

Est-ce que ce vœu est une destination utopique, un mirage, les prémices d’une autre fugue ou un espoir accessible?

FIN



vendredi 7 mars 2025

À la femme que tu deviendras,

 



La journée internationale des femmes tend à souligner les progrès réalisés sur les plans social, économique, politique et culturel ainsi qu’à réfléchir aux efforts à mettre en œuvre afin de préserver et poursuivre les précieuses avancées des femmes. Le 8 mars, c’est aussi l’occasion de célébrer les figures féminines marquantes de notre histoire afin d’inspirer les jeunes filles à tracer leur propre trajectoire.

Or, qu’est-ce qu’un parcours de « femme » réussi?

À toi, femme en devenir,

Cette question t’accompagnera au fil de ta vie telle une boussole qui t’incitera à honorer les pas de ces femmes courageuses qui t’ont précédée.
J’espère, toutefois, qu’elle ne pèsera pas trop lourd dans ton baluchon, qu’elle ne deviendra pas un fardeau mais plutôt un guide que tu sauras façonner à ton image.

Tu choisiras (ou pas) d’être en couple, d’avoir des enfants, une vie professionnelle bien remplie…
Peu importe la vie que tu te dessineras (ou qu’elle tracera en partie pour toi), je t’insuffle une estime de toi qui facilitera ton épanouissement. Veille à entretenir un regard bienveillant mais dénué de complaisance ou de doute envers toi-même.

Sois une digne gardienne de ta valeur en prenant garde à la comparaison et au jugement. Des échos de la société qu’il faudra apprendre à filtrer afin de préserver ton essence, la personne que tu es et celle que tu souhaites devenir. Ce sera à toi d’envisager la meilleure avenue à emprunter. Il te faudra parfois nager à contre-courant en misant sur tes choix, tes capacités et ta confiance.

Apprends à t’entourer de gens qui t’aiment d’un amour vrai, généreux et qui sauront te mettre au défi lorsque le doute se pointera là où il ne devrait pas.
Les autres, laisse-les partir à la croisée des chemins.
Tu élargiras ainsi les voies pour aimer et donner plus amplement à ton tour.

Au fil du dernier siècle, plusieurs caps marquants ont été franchis pour les droits des femmes.
Malgré tout, certains enjeux demeurent et d’autres sont susceptibles de se fragiliser.
Aujourd’hui, demain et toujours, les femmes gagneront à unir et célébrer leur unicité.
N’oublie jamais que de petits gestes peuvent faire de toi une grande femme.

Est-ce que réussir sa vie de femme, c’est aussi…
Se réaliser peu importe la forme, l’ampleur ou la reconnaissance qui y sera associée;
Allumer des étincelles d’humanité ici et là;
Tendre la main, l’oreille à celle ou celui qui en a besoin;
Se relever, continuer d’avancer, les yeux fiers et la tête haute;
Valoriser les grandes et les petites victoires?

La vie de femme que tu te tailleras, je te la souhaite sur mesure, pour toi.
La mensuration « taille unique » n’existe pas (et si c’était le cas, est-ce enviable?).
Si un bon de commande existait, j’inscrirais…
Imperméable au jugement des autres;
Vaporeuse pour laisser passer la lumière les jours de doute;
Légère pour te permettre de te réaliser, danser ta fierté;
Et…précieuse.

Photo: la femme derrière la petite fille, c'est ma grand-maman, mon roc 💓⭐

lundi 23 décembre 2024

Itinérance | Une goutte d’humanité peut percoler



Bien emmitouflée dans mon manteau à capuchon, je sillonne les rues de Montréal avec mon sac à dos. Je porte attention à ceux qui n’auront pas la chance de reprendre la route d’un nid douillet lorsqu’ils en auront assez. C’est officiellement le premier jour de l’hiver mais pour eux, il fait froid depuis trop longtemps déjà…

Un homme tend son verre de carton aux automobilistes arrêtés au feu rouge. Je lui offre un sac dans lequel il trouvera des bas chauds blancs (cela permet de détecter plus facilement les blessures qui risquent de s’infecter si elles ne sont pas soignées), deux barres protéinées et trois dollars pour un café (ou ce qu’il décidera d’en faire), du chocolat et une carte de souhaits. Que souhaiter à un être humain vivant en situation d’itinérance? Mon cœur tenait à lui exprimer mes vœux, à le « voir » et à entretenir l’espoir. L’homme m’a remerciée et j’ai repris ma route afin de ne pas lui faire louper le prochain feu rouge et sa potentielle récolte.

Quelques pas plus loin, j’aperçois un homme assis bien droit sur un banc où un rayon de soleil le baigne dans une lumière chaude et calme. Une fois près de lui, je le salue et lui demande s’il accepte ma pochette. Son visage reconnaissant acquiesce en me demandant:

- Quel est votre nom?

- Geneviève et vous?

J’ai dû m’y prendre à trois fois afin de bien prononcer son prénom.
D’une voix patiente et souriante, il m’en explique l’origine :

- Je suis un Montagnais de la région de Sept-Îles.

On se serre la main. L’homme à la force tranquille est à Montréal depuis 11 ans. Il s’ennuie de son coin de forêt. En pointant à gauche avec sa main nue boursoufflée par une exposition répétée au froid mordant, il désigne un organisme venant en aide aux sans-abris. Il dit avoir eu vent qu’on y offrait parfois un billet pour retourner dans sa communauté. D’un ton chagriné, il lâche:

- Je ne sais pas... Maintenant, l’édifice semble vide, sans personne là-bas.

Un financement non renouvelé?

Au coin d’une rue achalandée, un homme s’enroule dans des couvertures de fortune alors que plusieurs passants le contournent, les bras chargés de paquets griffés.  Je ne trouve pas mieux à faire que de laisser mon petit sac près de ses souliers… À trop peu de mètres de là, je croise une autre personne étendue à même le sol, sale de tout ce qu’on peut imaginer avec pour compagnons, des pigeons picossant autour de sa couchette. Tant de boîtes de carton vues ici et là ont probablement servi de « matelas » à d’autres...

Je me sens ridicule avec mes maigres offrandes. Les besoins sont si vastes, vitaux et les ressources insuffisantes.

J’aperçois une femme âgée coiffée d’un joli bonnet blanc, vêtue d’un pantalon de pyjama à carreaux rouges et noirs derrière un panier de magasinage chargé de ce que je présume être, ses précieuses possessions. Je lui offre mon modeste don, elle me sourit en me graciant de son regard bleu océan :

- Vous êtes un ange!

Celle qui pourrait être ma mère est fière de me parler de sa vie d’antan :

J’avais un appartement charmant, impeccable. Je regardais la télévision avec mes chats. C’était une vie tellement agréable!

C’est à ce moment qu’elle tourne son carrosse vers moi pour me présenter son fidèle compagnon : Holly, un chat noir bien installé dans sa cage recouverte d’une couverture. Puis, un homme attablé au café d’à côté s’approche et demande à Winnie (nom fictif) si elle souhaite un café. Ce gentil homme prend le temps de s’enquérir de ses préférences. Il revient avec le breuvage chaud. Nos regards se croisent et sans un mot, l’homme prend ma place sur le banc. Avant de partir, je les regarde et mon cœur se gonfle d’espérance… Une goutte d’humanité peut percoler et se transformer en ce que chacun d’entre nous prendra le temps de créer.

mercredi 4 décembre 2024

Ma grand-maman, mon précieux roc, faisait du bénévolat


 

Lucille disait affectueusement : « Je m’en vais voir mes petits vieux. » alors qu’elle avait rejoint elle-même le rang des octogénaires. Grand-maman enfilait ses bottes, son manteau, son chapeau et ses gants avant de jeter un coup d’œil dans le miroir pour appliquer la touche finale à sa douce coquetterie, son rouge à lèvres. Puis, un tour de clef dans la serrure, un escalier à descendre et hop! D’un pas décidé, elle était en route vers l’arrêt d’autobus. Attendre en regardant les passants ou la neige tomber (sans cellulaire pour se distraire…), trois marches à grimper (Lucille est menue;-) et salutation courtoise au chauffeur (pourquoi pas? Ça va de soi pour Grand-maman). Été comme hiver, elle voyageait en transport en commun pour se rendre là où on l’attendait au bout de son trajet. Là où elle se sentait utile. Là où elle distribuait son sourire, sa présence, son aide (parfois aussi des biscuits) et quelques poussées d’humanité pour ses aînés en fauteuil roulant.

Un demi-siècle ainsi que moult événements historiques, culturels et politiques séparent nos naissances… Malgré la distance générationnelle, Grand-maman a su nous tricoter une relation qui encore à ce jour, réchauffe mon cœur et m’emplit de sérénité. Une écoute authentique, de l’amour et « être », tout simplement. Voici la recette de ma grand-maman qu’elle réussissait divinement (tout comme son vaporeux et délicieux gâteau des anges;-).

À ma connaissance, Lucille n’a jamais encouragé qui que ce soit à faire du bénévolat. Elle le faisait, c’est tout. Généreusement pour ses « petits vieux » mais un tantinet pour elle aussi, j’en suis persuadée.
Je ne peux que supposer car elle nous a quittés sans que je n’aie pu sonder ses réflexions à ce sujet. Grand-maman a grandi parmi l’épicerie familiale, élevé sa famille, collaboré à l’entreprise de son mari (mon grand-papa décédé avant ma naissance) puis plus tard, occupé un emploi dans une grande firme d’ingénierie de Montréal.  Avec le recul, je me demande souvent comment elle faisait pour garder sa maison impeccable (ex : ménage du printemps / d’automne, frottage d’argenterie et du lustre), travailler, cuisiner, aller à la messe le dimanche, lire, jouer au Scrabble, recevoir famille & amis, naviguer les aléas de la vie sans oublier d’« être ».

À la retraite, le réveille-matin et l’horaire du train ne régulaient plus ses journées mais son cœur, lui, avait encore tant à donner. Je ne me rappelle plus du moment exact où elle a commencé à « bénévoler » mais sans le savoir, ni en avoir parlé, Grand-maman m’a légué ce désir.
Elle avec ses « petits vieux » et moi avec mes « petits patients ».

Il suffit de discuter avec un membre de son entourage ayant aidé un étranger à se sortir d’un banc de neige ou offert une plage horaire à une cause qui lui est chère (de façon spontanée, organisée ou pas). Vous entendrez un sourire dans sa voix et observerez des étoiles dans ses yeux. Elles vous donneront peut-être envie de vous joindre à un mouvement de solidarité. Apporter un peu de lumière dans un monde parfois trop gris et « serre-cœur ».

Peu importe le temps dont on dispose ou les motivations qui incitent une personne à faire du bénévolat (ex. : briser l’isolement, tisser des liens avec sa communauté, se sentir utile, partager un talent, des connaissances, etc.). Donner, ça fait tant de bien. À qui? À tous mais je reste convaincue que le « donneur » reçoit bien plus que les heures offertes aux autres. Une richesse humaine partagée en vivant l’instant présent. Jeunes et moins jeunes, ensemble, nous pouvons contribuer à égayer notre monde de beauté.

lundi 28 octobre 2024

Réflexion | Sommes-nous courtois?


Sommes-nous trop pressés par le temps, préoccupés par notre propre existence ou absorbés par un indéniable besoin de validation (en tentant de générer des mentions « j’aime ») que la courtoisie semble nous échapper doucement (mais sûrement)?

Le dictionnaire Larousse définit la courtoisie comme une « Attitude de politesse raffinée, mêlée d'élégance et de générosité ; civilité. ».
De cette courte définition, je retiens deux mots : générosité et civilité.
Admettons que la générosité soit la cerise sur le sundae et que nous l’offrions avec parcimonie.
La c
ivilité, quant à elle, continue de rimer avec « vivre en société ».
On ne parle pas ici de complaisance, soit la « Disposition d'esprit de celui qui cherche à faire plaisir en s'adaptant aux goûts ou aux désirs de quelqu'un ou… d’indulgence excessive. ».
Non. Seulement tendre à être conscient de l’autre, du monde extérieur.

L’effacement graduel de petits gestes en témoigne :

-        Céder le passage à une personne alors que nous croisons le même cadre de porte dans une cage d’escalier ou aux gens qui doivent sortir du métro avant que nous puissions y entrer;

-        Le cycliste qui partage la route plutôt que de rouler à vive allure près d’un coureur sur une rue passante en lui criant des bêtises parce que ce dernier ne s’est pas jeté dans le fossé lorsqu’il est passé à côté;

-        Prendre le temps de répondre à une invitation qui nous est adressée même si nous devons décliner;

-        Sourire plutôt que de signifier sa frustration et son agacement en offrant un visage contrarié à la jeune caissière qui a pris deux minutes pour discuter gentiment avec la cliente avant nous;

-        À la personne qu’on retrouve après un moment autour d’une table pour s’enquérir du projet qui lui tient à cœur et dont elle nous a déjà glissé un mot il y a quelque temps;

-        Faire preuve de patience envers l’automobiliste nous précédant qui met un temps fou (5 secondes) afin d’identifier une place de stationnement pour se garer;

-        Émettre un accusé de réception ou (encore mieux) une mise à jour à l’employé qui s’enquiert de son prochain contrat même si les détails ne sont pas finalisés;

-        Reconnaître la présence d’un autre randonneur croisé à moins de 10 cm de soi dans un sentier en lui offrant un visage « ouvert » (si l’envie de sourire ou de saluer ne vient pas spontanément).

En lisant ces exemples, certains penseront : « Ça va de soi. » et d’autres y verront peut-être des pistes de réflexion ou des occasions de peaufiner leur courtoisie (j’en suis!). 

Depuis des lustres, enfants (et grands) entendent la règle d’or qui nous invite à traiter les gens comme nous aimerions être traités nous-mêmes.

Est-ce que ces marques de respect prendront parfois du temps, nécessiteront qu’on aménage une case spéciale dans notre esprit ou que l’on prenne (peut-être) des notes? Certainement. Auront-elles le pouvoir de gonfler le cœur de l’autre alors que la vie est parfois bien occupée à le serrer? Assurément.

Ne jamais sous-estimer le pouvoir des mots, des sourires et des petites attentions.
Se tourner vers l’autre, c’est si beau, bénéfique et c’est gratuit!

mardi 10 septembre 2024

"Tout pour être heureuse"


La molécule salvatrice, celle de la dernière chance, celle au-delà de laquelle on lève le drapeau blanc pour ne pas devenir l’ombre de soi-même.
La psychothérapie, les séjours en psychiatrie, l’amour de ses proches et répétez.
Que dire? Quoi faire lorsque l’être aimé a TOUT essayé et qu’il peine à envisager l’avenir?

Les pattes (et l’esprit) qui se sont agitées frénétiquement sous l’eau pour garder la tête à flot depuis tant d’années sans arriver à ignorer que tout autour, plusieurs semblent glisser plus aisément sur les vagues de la vie.

Lorsqu’exister n’est plus suffisant et que l’espoir de se sentir utile, de contribuer à la société, d’être autonome et de développer son potentiel s’évanouit à force d’avoir tant essayé.
Cette personne aura été « chanceuse » si elle n’a pas croisé un « Secoues-toi les puces! » qui ne font qu’exacerber le sentiment d’incompétence, de ne pas être à la hauteur, une fois de plus.

Certains résisteront à l’appel des substances pour apaiser « le mal invisible» alors que d’autres tenteront d’y trouver un apaisement momentané au risque de le voir se transformer en cyclone destructeur.

Les troubles de santé mentale sont vastes et sans distinction. Nous sommes tous à quelques pas d’être touchés personnellement ou à titre de proche-aidant, d’avoir une sœur, un frère, un parent, un ami ou un collègue affecté par un trouble mental. Sans compter que tous les jours, nous croisons des gens qui en souffrent :

- le promeneur au regard triste (ou pas) croisé dans un sentier;
- la voisine dont la voiture ne bouge plus de son stationnement depuis plusieurs jours;
- la personne à qui on demande : « Comment ça va? » sans trop attendre la réponse ou en espérant un générique : « Bien, merci. »;
- le collègue dont les absences répétées portent à penser qu’il souhaite se la couler douce;
- celle « qui a tout pour être heureuse » mais dont le thorax l’oppresse au point de devoir courir plus d’une fois par jour pour se propulser ailleurs;
- l’itinérant, devenu orphelin de soutien;
- Etc.

Accompagner un proche est souvent un périlleux exercice d’équilibre où les limites sont difficiles à tracer. À cela s’ajoute la notion de confidentialité qui comporte son lot de frontières à naviguer.
Elles semblent encore plus imperméables lorsqu’on traite les troubles mentaux par opposition aux maladies physiques. Vivre SA vie en parallèle sans basculer dans la culpabilité et l’inquiétude est un défi de taille.

Ici et là, des organismes communautaires, des anges de la santé, des intervenants sociaux et des policiers font office de phares bienveillants auprès des personnes vivant avec un enjeu de santé mentale et leurs proches lorsque les ressacs de la crise se déploient.
Il n’en demeure pas moins que des investissements accrus en santé mentale sont vitaux afin de favoriser les avancées de la recherche, l’accompagnement, les services et… l’espoir.

Tant de maux humains et sociétaux semblent se rattacher à la santé mentale…
Elle mérite d’être au cœur de nos discussions, de nos préoccupations et de nos priorités.

Texte publié dans La Presse le 12 septembre 2024.

"Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur."

  Exercice proposé par Éric-Emmanuel Schmitt dans son cours de maître écriture : Écrivez une courte nouvelle commençant par : « Rien ne s...