Trois
Un bidon d’essence à
tondeuse, une allumette et l’étincelle du délire. Trois éléments. Une mère et
deux enfants. Trois vies basculent. Quant à l’esprit du père, il aurait dû être
entre les mains de l’équipe médicale, celle que la femme avait implorée de
surveiller. On ne l’a pas prise au sérieux. On n’a rien fait. La maison a
flambée.
-
Je ne réponds plus de moi.
C’est ce qu’il a prophétisé en la regardant sans
la voir avec ses yeux verts obscurs.
Elle le croit. Le mal l’a déjà emporté avant ce jour d’été. La jeune maman de
25 ans l’a vu, entendu et s’y est brûlée maintes fois en tentant de l’aimer
pour le meilleur et pour le pire. Ses psychoses l’ont fait frémir et incitée à
se retrancher trop souvent auparavant.
Quatre jambes et un petit cœur d’à peine deux semaines
s’élancent chez le voisin. Un prêtre ayant loué un chalet sur leur bord de
l’eau. Elle cogne sa vie et celles de sa progéniture sur la porte. On ouvre
enfin. Avec l’énergie du désespoir (ou de l’espoir), elle arrive à expliquer au
curé en vacances que son mari ne va pas bien du tout, qu’il voue un culte à
Jésus, à la religion et qu’il bénéficierait d’une homélie.
Une nouvelle-née dans les bras et une fillette de trois ans à ses côtés, elle
le supplie :
- Allez lui parler svp! Il vous écoutera!
-
Ce n’est pas d’un prêtre qu’il a besoin. C’est d’un
médecin.
Encore à ce jour, elle
revoit la porte se refermer cruellement sur un visage sans ride de charité
chrétienne. L’amour pour son prochain, envolé en fumée comme la bonne parole
qu’il prêche assurément du haut de son autel, dans son Église. Au seuil de
l’indifférence et de la détresse, elle se tourne vers une autre adresse où
trouver refuge en attendant que la fureur menaçante de son mari soit passée.
***
Elle sourit dans sa
jolie robe jaune soleil qu’on lui a dégotée quelque part après l’incendie. La
femme aux cheveux longs et dorés par les rayons d’un intermède auprès de sa
famille est assise sur une chaise de jardin. Elle protège son bébé bien
emmailloté alors que l’aînée doit être tout près à se balancer sous les arbres.
Personne ne peut soupçonner le drame derrière ce moment d’accalmie capté par la
caméra de son cher cousin.
Schizophrénie. Un mot
qu’on peine à écrire correctement. Un mal qui fait peur. Une maladie capable de
provoquer des séismes à la magnitude dévastatrice si elle n’est pas traitée,
contrôlée. Ses obsessions, ses voix, ses hallucinations, sa carabine entre les
jambes en se berçant, ses menaces, sa violence, ses crucifix, ses condoms de
l’adultère trouvés sous le lit conjugal, ses poignets tranchés, ses entrées et
ses sorties de l’hôpital psychiatrique, ses visites terrifiantes, ses pilules
jetées dans la cuvette, etc. Cette perte de contact avec la réalité, son mari,
le père de ses jeunes enfants en est affligé. Par ricochet, elles en ressentent
les redoutables secousses jusqu’au jour où la frontière de l’infernal leur
intima la fuite. La dernière. Une porte qu’elles barreront à double tour pour
toujours.
***
Son instinct lui criait de ne pas les laisser partir
mais elle ne put résister devant l’insistance et les reproches du frère de son
ex-mari. « Un père a le droit de voir ses enfants. » avait-il martelé. L’oncle
les embarqua dans sa voiture avec leur petit bagage et les amena à des
centaines de kilomètres de leur refuge. Il veillerait sur elles. Tout irait
bien. C’est ce qu’elle se répétera tel un mantra à chacune de ses respirations.
Une interminable fin de semaine à inspirer et expirer pour se garder en vie.
Au retour, sa grande fille de 6 ans a prononcé une
seule phrase. Courte mais catégorique :
- Je ne
veux plus jamais le revoir.
La maman a cherché par tous les moyens d’en savoir
plus mais rien n’y fit.
Cette visite « supervisée » avec son père, chez son
oncle, la força à s’édifier une muraille infranchissable.
Elle
Elle a peur. Peur d’être comme lui. Peur de sa folie. Peur
qu’il la retrouve. Peur de lui. Ça la réveille la nuit. DRAGON. Elle hait son
nom de famille. Il la lie à lui. Un nom étrange qui suscite l’attention, celle
qu’elle redoute et craint comme une intrusion qui risque de mal tourner.
Pour les autres, elle n’a pas de père. On ne lui en
parle pas non plus. Comme si on savait qu’il ne fallait pas. Comme si elle
irradiait cette interdiction tel un panneau lumineux affichant :
« DÉFENSE DE DEMANDER. DANGERSSS. »
À la manière d’un kaléidoscope, elle entrevoit par
l’ouverture de la serrure de son enfance, des éclats de souvenirs, des retours en arrière à l’âge de
l’innocence. Elle a tenté de s’en approcher, d’y toucher mais à chaque fois,
vertige. Son cœur et sa tête s’affolent. Ils la prient de ne pas franchir le
seuil de ce qu’elle a su museler.
Sur une route de campagne, elle aperçoit un homme
errant sans raison d’être. Il existe entre deux champs. Un espace-temps partagé
alors que leur voiture le dépasse, lentement, trop lentement. Malgré une
crainte viscérale d’être démasquées, elles ne peuvent s’empêcher de tourner le
regard à tribord. Tapies dans leurs sièges pour ne pas sombrer, la réalité
dépasse la fiction. C’est lui. En accéléré, la famille recomposée se pose sur
la terrasse du nouveau conjoint. L’homme qui naviguait entre deux horizons
émerge dans la cour du voisin. Impossible réalité. Elle vomit sa peur, les
années d’épouvante qu’elle croyait avoir étouffées et enterrées.
***
À 25 ans, elle agite le drapeau blanc. Assez des
nausées, des cauchemars, des
tiraillements dans l’estomac, des « et si… » qui composaient son ordinaire
depuis le premier âge. Elle décide de consulter. Accompagnée de sa précieuse
alliée, elle met deux mots sur ses maux : anxiété généralisée. Cette bouée
psychologique, elle l’espère, lui permettra de souffler, de vivre plutôt que de
survivre.
Je
Je
n’ai pas fait comme les autres. J’ai nagé à contre-courant. Souvent aux
antipodes de ce que la société valorise. J’ai peut-être mis trop d’emphase sur
certaines inquiétudes, valeurs ou sphères de ma vie au détriment de
possibilités que je n’ai pas osé embrasser. En contrepartie, mes pas me
guidaient inconsciemment sur le chemin de l’ « être » plutôt que
du « faire ». En choisissant de vivre, j’ai rapidement réalisé que
j’évoluerais autrement. « Être » moi et tendre vers une certaine
quiétude requiert une vitalité considérable. C’est un paradoxe que je ne m’explique
plus. Je l’assume. Je suis pleine de failles
mais j’arrive à fléchir sous les aléas de la vie sans casser. C’est déjà ça de
pris!
Au
fil des décennies… J’ai trébuché, je suis tombée, je me suis relevée, je suis
retombée, j’ai rebondi plus haut en me promettant d’en aider d’autres si je
m’en sortais.
La porte, celle qui fait peur, qui fait mal, elle est toujours là. Fermée. J’ai
parfois été tentée de l’entrouvrir en pensant me libérer de mon passé mais le
flot des maux m’a fait perdre l’équilibre, le mien, celui que je me suis créé
au cours des années. Toutefois, je ne la barre plus à double tour et je ne la
tiens plus à bout de bras. Elle est là, tout simplement. Je suis maintenant
persuadée que je ne gagnerais rien à tout remuer. Au contraire, je risque de
perdre pied. J’ai tellement gagné à la loterie de la vie. Des coups durs mais
bien plus de coups circuit.
Un mari que j’aime, un fils que j’adore, une famille et des amis pour
m’entourer…
J’ai
un diplôme universitaire, je travaille toutefois souvent à contrats et à temps
partiel sans être devenue la professionnelle en droit ou en journalisme à
laquelle j’aspirais. J’ai des idées et des projets plein la tête alors que mes
mains restent souvent dans mes poches. Le seul rôle où je me suis dépassée sans
jamais me questionner ni freiner, c’est celui de maman.
Certains
diront que c’est cliché mais je persiste et signe : « C’est le plus
beau et le plus grand cadeau que la vie m’ait offert ». Point.
Il
y a quelques printemps… Un message. Quatre mots de ma mère : « Ton
père est mort. » Je suis dans la salle des profs, près de la fenêtre, le
gazon est jaune. Je suis seule. Je suis libre.
Des
années plus tard…
-
Il est où ton père? me demande
candidement un élève de première année en me regardant avec ses yeux bruns
intelligents.
Je
suis debout devant la petite table rouge où il est installé avec ses camarades.
Je suis bouche bée. La question me laisse sans voix. Trois secondes de
flottement et je remonte à la surface pour m’entendre lui répondre
calmement :
-
Il n’est plus là.
Quatre
mots (ou presque).
Les
enfants ne distinguent pas les enseignes fluorescentes qui clignotent :
« DÉFENSE DE DEMANDER. DANGERSSS. ». À moins que mon écriteau soit
débranché, évaporé? Il m’aura fallu plus de quatre décennies mais aujourd’hui, le
mur édifié autour de ma jeunesse n’a plus lieu d’être. La menace est éteinte. Je
suis en sécurité. Je peux prendre racine, me déployer.
Trente adresses plus tard…
Fatiguée, elle est assise sur le
bout de son sofa, entourée de ses possessions, épurées par les multiples
envolées. Entre deux boîtes à vider et un lit à monter, elle vient de
griffonner nerveusement un numéro de téléphone. Sur ce même bout de papier, elle
avait noté quelques instants plus tôt, la chronologie et l’itinéraire de ses
nombreux déménagements. Trente. Trente nouveaux départs dans l’espoir d’y
trouver un peu de paix. Propulsée par la
foi de cueillir un armistice intérieur à la prochaine adresse.
Elle a raccroché avec sa
cadette après lui avoir lu les 10 chiffres du centre de crise gribouillés sur
la feuille lignée. Malgré les 162 kilomètres qui les séparent, le trajet entre
son cœur de mère et le sentiment d’urgence omniprésent de sauver sa fille des
affres de l’anxiété et de la dépression est direct et sans escale.
Il y a 46 ans, elle a fui le
tsunami de son mari. Celui qui a provoqué une onde de choc soudaine et profonde
en percutant toutes les sphères de leurs vies. Une amplitude qui a heurté
brutalement sa famille au passage. Ce raz de marée instable et imprévisible
s’est infiltré chez-elle, sans y avoir été invité.
Aujourd’hui, elle ressent
encore les secousses provoquées par les troubles de santé mentale et le manque
criant de ressources. Comme si elle ne pouvait échapper à l’épicentre d’un « tourbillon humain».
Sa plus
jeune est une femme pétillante, attachante, travaillante, sociable qui adore
danser, rire, voyager et être dans l’action. C’est celle qui animera la soirée
et qui vous fera sentir à l’aise dès les premiers instants. Un jour, tout a
basculé. Puis, une série d’événements s’est enchaînée où la souffrance a trouvé
refuge dans les bras de la dépendance à l’alcool et les drogues. Résiliente,
elle s’est relevée plus d’une dizaine de fois au fil des années afin de
reprendre sa vie en main et suivre des thérapies en centres de dépendance. Des
hauts et des bas ont teinté sa trajectoire au cours de laquelle un trouble de
santé mentale s’est révélé : Trouble de personnalité limite. Bref, elle
n’est pas LA MALADIE mais elle a besoin d’aide et sa famille aussi.
Son souhait lorsqu’elle soufflera
ses 72 bougies l’hiver prochain : un centre, une maison, un refuge où sa fille
se poserait doucement pour panser ses plaies et apprivoiser le flot d’émotions
qui la fait chavirer lorsqu’il la happe.
Alors, le parfum des fleurs qu’elle continue d’humer malgré l’appréhension constante
d’un orage filial deviendrait plus serein et leur beauté plus vive.
D’où elle est assise, son
aînée observe le regard las et inquiet de leur mère. Comment lui insuffler
cette quiétude qui devrait naturellement fleurir à l’âge de la retraite?
Troquer les tourments pour des escapades en eau douce, les palpitations pour
des rires tranquilles, les nuits d’insomnie pour des jours heureux?
À l’aube de ses cinquante printemps, elle aspire à larguer les amarres, à quitter
la culpabilité qui se terre en elle. Depuis trop longtemps, elle valse des deux
côtés de la frontière. En transit entre son souci d’aimer, soutenir et celui de
vivre sa vie, la sienne.
Son cœur de fille, de sœur espère
un investissement accru qui permettrait un accompagnement adéquat aux personnes
atteintes de troubles de santé mentale. Un filet de sécurité vital sur lequel les
proches pourraient s’appuyer pour les aider sans en avoir le souffle coupé.
Un allié pérenne leur accordant la liberté de les aimer, tout simplement.
Est-ce que ce vœu est une
destination utopique, un mirage, les prémices d’une autre fugue ou un espoir
accessible?
FIN







